BOLIVIE– PROVINCE DES YUNGAS : Le roi noir des Andes, représentant des afro-descendants de Bolivie

Niché au cœur des Andes le petit village de Mururata abrite la maison d’un personnage pas tout à fait comme les autres. Agé de 75 ans, Julio Piñedo, petit producteur de coca d’ascendance africaine, est le dernier monarque d’Amérique. Son titre, dénué de tout pouvoir économique ou politique, n’en est pas moins hautement symbolique. Il témoigne de la reconnaissance durement acquise par la communauté afro-bolivienne, asservie pendant plus de cinq siècles. Zoom sur l’histoire de cette communauté de près de 25 000 membres.

 

Un roi paysan, descendant d’esclaves

Le décor est sommaire. Une maison traditionnelle des Andes, faite de torchis. La pièce du bas fait office, entre autres, d’épicerie. Sur les étagères clairsemées, quelques produits de base : bananes, tomates, huile ou feuilles de coca. C’est ici, dans la province Nord des Yungas, que Sa Majesté le Roi Don Julio I et sa femme, la reine Doña Angélica, vivent. Leur fils adoptif, le prince Rolando, a quitté la maison familiale pour mener ses études universitaires à La Paz, capitale économique du pays.

Le site officiel de la maison royale précise les origines de cette dynastie. Né en 1942, Julio Piñedo, est le descendant du Prince Uchicho, « fils d’un roi d’une tribu du Sénégal, qui fut déporté en Bolivie vers 1820 dans un des derniers contingents d’esclaves. » La légende raconte que celui-ci fut reconnu par ses pairs alors qu’il prenait un bain dans un cours d’eau laissant ainsi apparaître aux yeux de tous les dessins et marques corporelles propres aux membres de la famille royale. C’est ainsi qu’il fut le premier roi noir des Andes. Trois héritiers lui succédèrent jusqu’en 1954 : parmi eux, le grand-père de l’actuel souverain.

Intrônisé en 1992 au sein de sa communauté, Don Julio I est officiellement couronné par le Gouverneur du Département de La Paz en 2007. En 2012, à l’occasion d’une interview avec une photographe qui réalise son portrait, il se confie. « Les rois vivent dans des palaces. Moi je suis seulement un paysan. Je  n’ai rien de ce qu’un roi est sensé posséder. Ma vie reste la même : cultiver chaque jour. » Comme la plupart des Afro-boliviens installés dans les Yungas, Don Julio I cultive la coca, plante traditionnelle des Andes. Si son statut lui impose de participer à quelques manifestations culturelles ou à des rencontres officielles, ses journées restent principalement rythmées par les travaux des champs.

Membres de la communauté afro-bolivienne © https://kwekudee-tripdownmemorylane.blogspot.fr

Le roi des Afro-boliviens, vers une reconnaissance de la racine oubliée de Bolivie

Un roi des Afro-descendants en Amérique ? Le Brésil, Cuba, ou les Caraïbes viennent spontanément à l’esprit. C’est pourtant bien la communauté afro-bolivienne que Don Julio I représente. Qui sont ces Afro-boliviens ? Ce sont les descendants des esclaves débarqués, à partir du 16e siècle, depuis le continent africain sur les côtes américaines et menés jusqu’à l’Alto Perú (la Bolivie actuelle). D’abord utilisés comme domestiques, mineurs ou fondeurs dans la Région de Potosí (un des plus grands gisements d’argent des Andes) ; ils sont finalement déplacés vers les haciendas, ces grandes exploitations agricoles typiques d’Amérique du Sud, des Yungas pour cultiver l’or vert, la coca. Malgré l’abolition de l’esclavage au milieu du 19e siècle, l’asservissement des Afro-boliviens se maintient. Un système proche du métayage se met en place. En échange d’une petite parcelle destinée à la subsistance, les anciens esclaves sont tenus de travailler gratuitement plusieurs jours par semaine pour le compte de propriétaires terriens. C’est la révolution nationale suivie de la réforme agraire de 1953 qui sonne définitivement le glas de cette oppression : les afro-boliviens obtiennent des titres de propriété pour les terres qu’ils cultivent et accèdent enfin à la citoyenneté.


Le blason de la famille royale afro-bolivienne. « Mes aïeux me guident »

La place des afro-descendants dans la société

Installés depuis plus de cinq siècles, les afro-descendants ont fortement imprégné la culture nationale et contribué aux luttes fondatrices de la Bolivie. Le mondongo, plat emblématique de la gastronomie régionale à base de viande de porc et de maïs, est un héritage avéré de la cuisine des premiers esclaves.

De nombreux afro-descendants ont combattu et perdu la vie durant la guerre qui opposa la Bolivie au Paraguay entre 1932 et 1935. Si l’histoire bolivienne puise ses racines dans la culture des afro-descendants, les institutions ont tardé à reconnaître cette contribution. Pendant longtemps, aucune référence aux Afro-boliviens n’apparaît dans les livres d’histoire ; ils ne sont même pas pris en compte lors des recensements nationaux.

Depuis quelques années, les choses changent. Les Afro-boliviens s’organisent pour valoriser et faire connaître leur culture. L’accession à la Présidence d’Evo Morales en 2006, premier président amérindien de Bolivie (alors que la majorité de la population est amérindienne, le pouvoir était jusqu’alors conservé par les élites blanches et metisses) a facilité cette reconnaissance. Dès les années 2000, le Département de La Paz déclare la culture afro-bolivienne, « patrimoine culturel immatériel, trésor vivant des Yungas ».

La saya afro-bolivienne est, elle aussi, érigée patrimoine culturel : les rythmes afro-boliviens résonnent désormais dans de nombreux carnavals. Au niveau national, cette reconnaissance aboutit en 2009. La nouvelle constitution intègre les Afro-boliviens parmi les 36 communautés indigènes du pays. En 2012, pour la première fois, le recensement national comptabilise les afro-descendants : ils sont un peu moins de 25 000. Parmi eux, dans les montagnes humides des Yungas leur roi travaille dans les champs.

Liens :

  • Site officiel de la Maison Royale Afrobolivienne :

http://www.casarealafroboliviana.org/index.html

  • Site de la photographe Susana Giron – Reportage : Le dernier Roi d’Amérique :

http://susanagiron.es/gallery/last-king-america

 

Par Tiphanie François – Equipe Le Fil Rouge

3 plusieurs commentaires

  1. Y-a-t-il des photo de Sa Majesté le Roi Don Julio I disponibles?

  2. Très beau reportage qui m’a appris l’histoire de cette communauté qui m’était complément inconnue. Digne d’être relatée à grande échelle. Merci Tiphanie FRANÇOIS.

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