NIGERIA – IBADAN : Le premier dictionnaire en ligne des noms Yoruba

yoruba mere et fille
A partager

En 2015 l’écrivain et linguiste Kọ́láwọlé Túbọ̀sún présente un projet de dictionnaire en ligne des noms yorubas. L’objectif : documenter et préserver la culture et la langue Yoruba, partagée par plus de 25 millions de locuteurs au Nigéria et à travers le monde. Deux ans après, le site internet répertorie 5.750 entrées et recueille en moyenne 20 nouveaux noms chaque jour. Découvrez le Yorùbá Name Project !

Mọ̀sìà – le premier garçon du clan Ajàsọ̀, Ifálékè – Ifa triomphe, Lásún – la richesse se rapproche, Babáyè – le père survit. Dans la culture yoruba, le choix d’un prénom n’est pas anodin. Il relève au contraire du sacré. Appartenance à un clan, rang de naissance, louange à dieu ou une divinité, circonstances de la grossesse ou de la naissance, le nom n’est pas un simple attribut d’état civil, il est l’affirmation d’une identité et de l’appartenance à une communauté. Surtout, comme le précise Kọ́lá Túbọ̀sún, « le choix du nom contribue au succès à venir du nouveau-né. »

yoruba name project funder
Kọ́láwọlé Túbọ̀sún, le fondateur du Yorùbá Name Project

En 2005, alors étudiant en linguistique et langues africaines à l’université d’Ibadan, au sud-ouest du Nigéria, il dessine les prémices du Yorùbá Name Project. Sa réalisation de fin d’études ? Une compilation de 1000 noms yorubas pour lesquels il détaille le sens et la prononciation. Dix ans plus tard, le fondateur du projet lance une campagne de crowdfunding pour étayer cette première base de données et éditer un dictionnaire collaboratif en ligne. « Il existe une diversité incroyable de noms yorubas : parce que chacun peut inventer un nom et qu’ils sont donc en constante évolution. De ce fait ça parait impossible de tous les recenser. Mais on essaie quand même ! »

Un dictionnaire collaboratif pour répondre aux enjeux de la diversité

Concrètement, dès la page d’accueil une barre de recherche invite le visiteur a tapé un nom. Une fiche technique est attachée à chaque nom répertorié. Elle précise entre autres : la signification, la prononciation, l’aire de distribution, les variantes, et les personnalités portant ce patronyme.

yoruba dictionnaire en ligne
La page d’accueil du site

Pour avoir une chance de recueillir un maximum de noms, le site internet met à contribution les internautes. Laila Le Guen a étudié le Yoruba pendant trois ans à l’INALCO et prend part activement au projet depuis le début. Elle nous explique « Les utilisateurs peuvent suggérer de nouvelles entrées, ajouter ou modifier des informations sur un nom donné. Avant d’être publiées, leurs propositions sont traitées par des bénévoles qui vérifient les données. Comme il n’y a pas beaucoup de sources sur les noms yorubas sur Internet, le choix a été fait de privilégier les corrections en amont pour éviter de propager des erreurs. »

La tâche est d’autant plus ardue et le risque d’erreurs élevé que, selon Laila (qui depuis 2015, a participé notamment à la collecte des noms depuis le Bénin et mobilise également ses compétences en communication pour promouvoir le projet), « le Yoruba n’est pas parlé uniquement au Nigéria. Les locuteurs se trouvent également au Bénin, au Togo, au Ghana par exemple. Plus surprenant, cette langue est aussi fortement liée à des communautés (Lukumi) à Cuba, au Brésil ou en Jamaïque. » En fait, rien qu’au Nigéria plusieurs “dialectes” yorubas sont parlés (Ijẹ̀ṣa, Ìjẹ̀bú, Ìlàjẹ, Ondo, etc). Pour produire une information de qualité l’équipe de bénévoles s’appuie donc sur les compétences de linguistes locaux qui maîtrisent les spécificités des parlers régionaux.

Laila Le Guen en charge du projet Yoruba
Depuis 2015, Laila Le Guen fait partie du noyau dur de l’équipe du projet

La technologie, meilleure alliée du Yoruba

Mais la diversité des dialectes yorubas n’est pas la seule embûche ! Langue tonale, le Yoruba possède plusieurs signes annexes qui complètent l’alphabet et indiquent des tons. L’omission de ces caractères peut engendrer des incompréhensions ou des contresens parfois cocasses comme le précise Kọ́lá. « En Yoruba il existe trois types d’accents toniques qui sont utilisés pour différencier des mots dont l’orthographe est par ailleurs identique. Ces marqueurs modifient complètement le sens d’un mot. Donc pour les noms, c’est indispensable d’avoir une orthographe correcte. Pour illustrer tout ça, j’aime bien prendre l’exemple des mots oko – ferme – et okó – pénis. Ainsi, “mon père a une petite ferme” peut avoir un sens inapproprié si un simple mot est mal écrit ou mal prononcé. »

Pour répondre à ces défis, l’équipe de yorubaname.com a fait preuve d’inventivité ! Le site dispose désormais de claviers virtuels téléchargeables en langues yoruba et igbo qui facilitent la soumission de nouveaux noms. Cet outil facilite surtout le travail des collaborateurs du projet pour déterminer le sens des patronymes.

Dans la même veine, un assistant audio a été mis en place. Il permet d’écouter la prononciation des noms depuis le site. Vous connaissez sans doute le fameux “Siri” du géant de l’informatique. Sur le site du Yorùbá Name Project, le principe est le même. L’ordinateur est capable d’assembler un nombre limité de syllabes préalablement enregistrées pour former un mot ou une phrase.

Tout est ainsi mis en œuvre pour faciliter la navigation des internautes et la découverte de la langue Yoruba.

yoruba site web
Les internautes peuvent soumettre de nouveaux noms et utiliser un clavier virtuel Yoruba pour cela.

Promouvoir la diversité linguistique et culturelle

Comme le rappelle Kọ́láwọlé, le projet veut « documenter le Yoruba mais aussi d’autres langues africaines, menacées par la globalisation. Les technologies peuvent être un formidable media pour promouvoir la diversité linguistique et assurer la survie de certaines langues. C’est ce que nous nous efforçons de démontrer. »

Et cela fonctionne. Le Yorùbá Name Project est bien plus qu’un simple dictionnaire en ligne. C’est un véritable outil d’animation d’une communauté linguistique. Pour Laila, les internautes viennent « très souvent sur le site pour connaître la signification de leur nom ou pour trouver un prénom pour leur futur enfant. » En effet, comme l’explique le fondateur du projet « autrefois, on consultait sa famille pour donner un nom qui suivait les traditions de son groupe. Aujourd’hui, je ne sais pas dans quelle mesure cela persiste. Mais ce que je vois c’est qu’avec notre dictionnaire, de nombreuses personnes nous ont contactés pour que nous les aidions à trouver le prénom idéal pour leur enfant. »

Les Nations Unies affirment que d’ici la fin du siècle 3.000 langues devraient disparaître à travers le monde. Au Nigéria, l’association des linguistes a d’ores et déjà annoncé que plus de 50 langues minoritaires (sur environ 500) pourraient s’éteindre d’ici quelques années. Selon le Nigérian Dahunsi Akinyemi, professeur de langues, le Yoruba lui aussi, bien que parlé par plus de vingt-cinq millions de locuteurs et langue officielle du Nigéria, serait menacé. Dans ce contexte, le Yorùbá Name Project trouve tout son sens. D’autant plus quand on sait que le dictionnaire est en open-source pour permettre à d’autres projets, dans d’autres langues, de voir le jour !

T. F. – Équipe Le Fil Rouge

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *