ZIMBABWE – ECOCASH : Quand le mobile remplace le porte-monnaie

En 2011, au lendemain d’une crise économique et monétaire majeure, Econet – leader zimbabwéen des télécommunications – lance une offre de services financiers accessibles depuis un simple téléphone portable. Depuis, Ecocash fait un carton : près de 70% des adultes disposent d’un compte. Entre avantages et inconvénients, retour sur cette success story’.

« Kubhadhara ne Ecocash » (littéralement, « Je paie avec Ecocash ») : smartphone à la main, une jeune femme annonce à la caissière du supermarché dans lequel elle vient de faire ses courses qu’elle règle sa facture avec Ecocash. Sur le devant de la caisse trône une petite fiche cartonnée sur laquelle est inscrit à la main le code pour effectuer la transaction. Ces scènes font partie de la vie quotidienne au Zimbabwe. Dans une petite cantine de quartier, c’est un homme en bleu de travail qui règle son repas avec son téléphone ; dans une école, c’est une mère de famille qui paie les frais de scolarité de ses enfants. Selon les chiffres de l’opérateur, en 2016 ce sont près de 7 millions de comptes Ecocash qui ont été ouverts. Pour un pays dont la population avoisine les 14 millions d’habitants, c’est plutôt un franc succès. Et les chiffres du Fonds Monétaire International (FMI) confirment la tendance. En 2015, les comptes d’argent mobile sont bien plus nombreux au Zimbabwe que les comptes bancaires classiques (pour 1000 habitants 521 comptes mobiles actifs sont recensés contre 85 comptes bancaires seulement). Qu’est-ce qui explique la réussite aussi rapide de cette nouvelle pratique du « mobile money » au Zimbabwe ?

Bandeau annonçant le nombre de gagnants du programme de fidélité Ecocash pour le mois de mai


La crise de 2008, terreau du succès

Il est loin le temps du Zimbabwe grenier à grains de l’Afrique australe. Des choix économiques hasardeux annoncent dès le milieu des années 1990 le début d’une longue période de récession. En 2008, le pays touche le fond : hyperinflation, crise des liquidités, boom du chômage, déroute des banques. Pour éviter la banqueroute, le pays abandonne en février 2009 sa monnaie nationale au profit du dollar américain et d’autres devises étrangères. L’état des finances s’améliore. Mais cette crise a profondément marqué les esprits. Et les portefeuilles. De nombreux Zimbabwéens ont perdu leurs économies placées en banque. Il n’en fallait pas plus pour perdre confiance dans les banques qui, de plus, peinent à fournir des liquidités.

C’est dans ce contexte qu’Econet, première entreprise de télécommunication du Zimbabwe, lance en 2011 son nouveau service Ecocash. L’idée est simple : un client qui dispose d’une ligne téléphonique Econet peut ouvrir un compte Ecocash gratuitement, en présentant simplement sa carte d’identité. Avec ce compte, il/elle peut effectuer des dépôts ou des retraits de liquidités ; envoyer et recevoir de l’argent y compris depuis l’étranger ; et bien sûr payer des biens ou des services. A peine 18 mois après son lancement, 2,3 millions de comptes sont déjà ouverts. Pourquoi un tel engouement ?

Un panneau publicitaire pour un des services Ecocash, le transfert d’argent à l’international

Une alternative aux banques traditionnelles

Au Zimbabwe, beaucoup de personnes n’ont pas accès aux services bancaires classiques. Les motifs ? Le coût des frais de gestion d’un compte, l’absence d’établissements bancaires dans les campagnes, ou encore l’absence de confiance suite à la crise de 2008. Pourtant, sans compte bancaire il est impossible de prétendre à un prêt ou de disposer de cartes de paiement.

Au petit marché de Chiredzi (bourgade du sud-est du pays), les commerçantes sont toutes d’accord. « On préfère le cash ». Sauf que, depuis que le gouvernement a réintroduit des bons du trésor fin 2016, le cash se fait rare. Et, contrairement aux supermarchés ou aux commerçants du centre-ville, elles ne disposent évidemment pas de terminal permettant d’accepter les cartes bancaires. Alors « oui bien sûr on prend Ecocash ».

Mo, retraitée reçoit quant à elle une pension mensuelle de l’Etat zimbabwéen de 40 dollars américains. « Moi j’habite en ville. C’est facile. Mais pour les vieux qui vivent au village, il faut prendre le bus pour aller à la ville. Des fois ça coûte 10 dollars l’aller et 10 dollars le retour. Après il ne te reste plus rien. Avec Ecocash il te reste à peu près tes 40 dollars. » Recevoir ou envoyer de l’argent depuis son compte Ecocash est donc dans de nombreux cas plus intéressant financièrement. Utiliser son compte Ecocash sécurise aussi les transactions. Bien sûr certains habitants qui souhaitent envoyer de l’argent à un proche trouvent des solutions alternatives : mais confier son argent à un chauffeur de bus c’est prendre le risque de ne jamais voir arriver son enveloppe à bon port !

Ecocash a su imaginer un service au plus près des besoins et des réalités de ses clients. L’entreprise a aussi compris qu’elle devait les faire rêver. Ça, c’est son programme de fidélisation qui s’en charge. Chaque mois les utilisateurs du service peuvent être tirés au sort et remporter un lot suivant le montant de leurs transactions cumulées dans le mois. A côté des chèques cadeaux ou des tablettes, parmi les plus beaux lots figurent des chèvres et des vaches. De quoi faire rêver citadins et ruraux.

Un succès coûteux … pour les clients

Certes Ecocash favorise l’accès à des services bancaires pour ceux qui en sont traditionnellement exclus, et notamment les plus pauvres. Mais Econet reste avant tout une entreprise marchande qui cherche à faire du profit. Si l’ouverture d’un compte est gratuite, en revanche les transactions sont soumises à des commissions. Et cela peut parfois décourager certains usagers. Comme cet homme qui a finalement abandonné son petit pain de viande aux mains de la caissière. Il devait payer 50 centimes de dollars de frais pour régler son achat d’une valeur de 1,39 dollar. Au Zimbabwe, le cash reste bien la denrée la plus prisée. Mais comme elle reste aussi la plus rare, Ecocash a encore de beaux jours devant lui.

Tiphanie François pour Le Fil Rouge

Quelques liens :

 

 

 

Un commentaire

  1. Cela aurait pu être une réponse en Équateur au lendemain du feriado Bancario et une manière de sécuriser la monnaie la bas et même en Argentine? Intéressant tout ca!! Merci pour cet article. Au plaisir de te lire 🙂

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