AFRIQUE : Black Panther, une Afrique du futur en miniature?

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En janvier dernier le président des États-Unis avait, encore une fois, choqué l’opinion internationale en qualifiant Haïti et les États africains de « shithole countries », soit « pays trou-à-merde ». Un mois après cette perle, sort le blockbuster Black Panther dont l’action se déroule principalement dans le royaume fictif du Wakanda. Un pays trou-à-merde africain de plus ? Non, plutôt une petite révolution, tant il renverse les représentations des individus et des cultures noires dans l’industrie globalisée du divertissement.

Première super production afro-futuriste

Réalisé par l’Afro-Américain Ryan Coogler, Black Panther est adapté d’un comic créé par les Américains blancs Stan Lee et Jack Kirby en 1966. Il met en scène les aventures du jeune T’Challa, fils de T’Chaka, prince du Wakanda et Panthère noire, premier super héros d’origine africaine. Le script et l’esthétique ont été considérablement modifiés pour faire de Black Panther la première super production afro-futuriste.

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Un costume du prince T’Challa, dans le style nigérian dit babariga, présentant sur le plastron à droite un motif yoruba classique, très en vogue chez la jeunesse dorée de Lagos.

Celle-ci dépeint, à travers Wakanda, son roi, ses sujets et son organisation politico-religieuse, une Afrique en miniature non plus présentée comme archaïque et sous assistance, mais comme une nation alliant harmonieusement technologie de pointe et identité(s) africaine(s) assumée(s). Impressions libres depuis la salle bondée et survoltée d’un cinéma d’Ibadan, au sud-ouest du Nigéria.

Wakanda, une Afrique en miniature

A Ibadan, comme partout sur le continent africain, le public s’est rendu en masse aux premières projections de Black Panther. Entre rires, explosions de joies et débats, la séance est animée. Le film réussit en effet le tour de force de recréer à l’échelle du Wakanda une « Afrique en miniature », faite d’un assemblage hétéroclite de paysages, de costumes, de symboles, mais aussi de traits politiques et religieux multiples.

Diversité de paysages tout d’abord : savanes de piémont ou écosystème tropical évoquent tour à tour Afrique de l’Est, Afrique centrale et Golfe de Guinée. Les costumes et ornements corporels ne sont pas en reste, avec des vêtements ou accessoires empruntés au répertoire vestimentaire dit traditionnel de nombreux groupes africains : coiffe de la reine empruntée à celles des mariages zulu d’Afrique du Sud, références turkana et massaï du Kenya pour les habits de la garde royale féminine, tissus kente du Ghana, turban et bijoux touareg, etc. Une surprise tout de même, l’absence de pagnes wax, d’origine hollandaise, très portés dans de nombreux pays africains. Peut-être une volonté de mettre en scène une société n’ayant jamais été colonisée.

Les Dora Milaje, la garde présidentielle exclusivement féminine du roi du Wakanda, évoquent les célèbres amazones fon du royaume du Dahomey.

Au-delà de l’habit c’est la diversité des accents qui interpelle, et surtout l’utilisation du isiXhosa, l’une des onze langues officielles d’Afrique du sud. Le pari est osé quand on sait que cette langue « à clics » est particulièrement difficile à maîtriser pour des non-locuteurs. C’est en tout cas un premier renversement intéressant proposé par le film, notamment pour le public du Nigéria où il est du plus grand chic de prendre un accent britannique ou américain quand on s’exprime en anglais.

Wakanda, une Afrique du futur

Mais l’intérêt du film réside également dans le renversement des perspectives qu’il propose : le low-tech devient high-tech et les « primitifs » se révèlent « évolués ». Black Panther peut ainsi être considéré comme la première superproduction afro-futuriste de l’histoire. Ce mouvement culturel et esthétique de la deuxième moitié du 20e siècle « combine science-fiction, techno-culture, réalisme magique et cosmologies non européennes, dans le but d’interroger le passé des peuples dits de couleur et leur condition dans le présent » selon Achille Mbembe.

Aux États-Unis, Missy Elliot, Janelle Monae, Erikah Badu ou Kendrick Lamar sont parmi les premiers artistes grand public à s’être emparés des codes afro-futuristes. Depuis quelques années des artistes du continent africain se sont aussi affirmés dans cette voie. Les créations de la Sénégalaise Selly Raby Kane, les œuvres de Milumbe Haimbe ou le roman Lagoon de l’auteure américano-nigériane Nnedi Okorafor, rédigé en réponse à District 9, sont quelques exemples de cet afro-futurisme africain.

Une vue d’une rue animée de Birnin Zana, capitale du Wakanda.

Black Panther et son esthétique afro-futuriste arrivent donc sur un sol américain, mais aussi africain, déjà largement labouré pour que le mélange prenne et que le public lui fasse un accueil chaleureux. Plusieurs touches afro-futuristes caractérisent la majorité des personnages du film. Mais la capitale du Wakanda Birnin Zana incarne, elle aussi, cet esthétisme. Celle-ci a pu être comparée à la « Chocolate City » ultime, qualificatif désignant une ville où les Afro-Américains représentent la majorité des habitants et sont les leaders politiques et économiques. Aux yeux des spectateurs, c’est surtout un extraordinaire mélange de références africaines relativement idéalisées, car assez déconnectées des réalités des grandes villes du continent, et d’éléments futuristes alliant organique et minéral.

Black Panther, un film militant ?

Cette production américaine propose donc une vision résolument rénovée du continent africain. S’agit-il pour autant d’un film militant ? Rien n’est moins sûr. Certains spectateurs ont été déçus par la position somme toute assez tiède de Black Panther vis-à-vis des débats autour de la condition des populations africaines et afro-descendantes, notamment aux États-Unis. Avec un titre comme Black Panther et plusieurs clins d’œil au parti afro-américain du même nom, les attentes étaient importantes.

Huey P. Newton des Blacks Panthers, 1966, et T’Challa de Black Panther, 2018. (Montage de l’auteur)

Mais Black Panther est avant tout une super-production hollywoodienne. Son objectif premier : faire un maximum d’entrées en proposant un propos consensuel. Il marque pourtant un tournant dans la production cinématographique. Son carton au box-office mondial et son accueil enthousiaste par les publics du monde entier, quelles que soient leur couleur de peau, en font une étape clé du long processus de reconnaissance de la valeur des identités, des cultures et des histoires noires et africaines.

Émilie Guitard, IFRA Nigéria – Équipe Le Fil Rouge

Cet article a d’abord été publié dans une version longue sur le blog de la revue Terrain.
Il est également disponible dans une version plus courte.

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