FRANCE – LOT : Scandale en Bouriane pour quelques galets de plus

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Au cœur du Quercy, depuis 20 ans, se joue un combat inégal bien loin des unes de la presse nationale. La multinationale Imérys exploite sur plus de 50 hectares une carrière pour extraire du quartz. Un nouveau projet d’extension, qui prévoit la destruction de vergers à graines forestiers, ravive les tensions en Bouriane. Devant le géant mondial des minerais, quelques irréductibles ont décidé de ne pas se laisser faire. Petite histoire d’une lutte où l’intérêt général est menacé par l’appétit surdimensionné d’une firme tentaculaire.  

La région du Quercy est connue pour ses causses calcaires. La Bouriane, et en particulier le site du Frau sur la commune de Lavercantière, font un peu office d’exception avec leurs sols argilo-sableux. C’est justement là, il y a quinze ans, que la société Denain-Anzin Minéraux (rachetée en 2005 par Imérys) obtient l’autorisation d’exploiter pour une durée de 30 ans, une carrière sur 15 hectares. Après plusieurs extensions, Imérys exploite aujourd’hui 58 hectares.

Un projet d’extension qui remet le feu aux poudres

« Pour faire face à l’épuisement prochain des sites et pour garantir l’approvisionnement en quartz de six usines en France », la multinationale a fait, en octobre 2017, une nouvelle demande d’extension. Le projet prévoit l’exploitation de vingt hectares supplémentaires dans les vergers à graines forestiers situés sur la commune de Lavercantière. Pour l’entreprise, cette extension est une nécessité parce que « pérenniser l’exploitation de quartz [NDLR : dont est extraite la silice utilisée dans les industries métallurgique, automobile ou électronique] est un enjeu majeur pour la France et l’Europe. »

Pour justifier cette demande, l’entreprise invoque depuis longtemps des intérêts stratégiques et économiques donc. Elle vante surtout les atouts du site lotois, entre profusion et qualité du minerai (selon Imérys « le site représenterait 32% des besoins actuels en quartz de la France »), faible peuplement et quasi absence de répercussions environnementales. Mais les slogans et brochures sur papier glacé d’Imérys ne suffisent pas à convaincre les habitants du Frau du bien-fondé du projet. Et ceux-ci n’ont pas hésité à le faire savoir à l’occasion des manifestations diverses organisées au cours des dernières années.

L’Association pour la Préservation des Sites Menacés en Bouriane (APSMB), fer de lance de l’opposition, est en première ligne du combat depuis 20 ans. Elle rassemble élus et citoyens, révoltés à l’idée que les landes du Frau, site exceptionnel classé espace naturel sensible par le Département depuis 1990 (mais aussi Zone Naturelle d’Intérêt Faunistique et Floristique), puissent disparaître. Au-delà de la dégradation du site, les citoyens s’inquiètent des répercussions globales de la carrière. Pour Gilles Vilard, maire de Lavercantière, ce projet « porterait un coup d’arrêt aux initiatives de développement local mises en œuvre dans les domaines agricole, touristique et artisanal. »

« Un fleuron de la recherche forestière française »

Ce qui cristallise surtout les tensions c’est que l’extension demandée constituerait la première étape de la destruction programmée des vergers à graines forestiers de Lavercantière. « Établis dans les années 1970 par l’État dans le cadre de sa politique forestière, ces plantations de clones ou de descendants d’arbres « plus » abritent plusieurs types de conifères (douglas, mélèze, pin Laricio, pin Sylvestre, sapin de Bornmüller, etc) et représentent un patrimoine biologique, scientifique et technique de premier ordre », précise François Wencélius, ingénieur général honoraire des eaux et forêts. Détruire ces vergers ce serait balayer à coups de pelleteuse, « un fleuron de la recherche forestière française » dans lequel l’État a investi plusieurs dizaines de millions d’euros.

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Un dommage d’autant plus dramatique que ces vergers remplissent des fonctions essentielles pour l’environnement et l’économie de la France. F. Wencélius explique : « les récoltes de ces vergers ont permis le boisement de 155.000 hectares sur 30 ans, ce qui a notamment permis de réduire notre bilan carbone grâce à la hausse de la production de bois d’œuvre sur le territoire national. Ils servent également à la conservation de génotypes forestiers remarquables, et constituent un point d’appui précieux pour les recherches forestières en cours ou à venir. La valeur patrimoniale de ces vergers est aussi remarquable. Enfin, il ne faut pas négliger la fonction agro-forestière de ce site, qui s’associe fort bien aux élevages de brebis par exemple. »

La réalisation du projet pourrait donc avoir des conséquences écologiques irréversibles. Si Imérys met en avant le reprofilage puis le réaménagement du site après exploitation, l’APSMB dénonce le fiasco de la restauration des zones exploitées, les remblayages successifs ayant rendu les terres stériles selon elle. C’est aussi la dégradation de la qualité des eaux souterraines qui est pointée du doigt. Le Frau, du fait des caractéristiques de son sol, joue un rôle de filtre naturel et assure la protection de la ressource en eau de l’ensemble du réseau aquifère de la Bouriane. Cette fonction pourrait être mise à mal par des remblaiements non adaptés, voire toxiques pour les sols et l’eau.

Intérêt général contre appétit financier privé

Les citoyens de Bouriane ont donc de quoi être remontés par le projet d’agrandissement de la carrière exploitée par Imérys. Leur colère gronde d’autant plus que, face au « leader mondial des spécialités minérales pour l’industrie », ils se sentent peu armés et peu soutenus pour défendre l’intérêt général. En vingt ans, plusieurs procédures engagées par l’APSMB sont restées lettres mortes et n’ont pas fait l’objet de réponse par l’administration.

La multinationale Imérys, quant à elle, ne manque pas de ressources pour soulever les barrières qui lui barrent le chemin. Celle qui emploie 18.000 personnes sur 270 sites dans 50 pays et qui, depuis les années 1970, mène une politique offensive de rachat pour assurer sa première place sur le marché mondial, n’a pas hésité, par exemple, à demander à l’État de convertir son projet industriel en projet d’intérêt général. Son objectif ? Contourner le Plan Local d’Urbanisme qui réglemente l’usage du sol sur la commune de Lavercantière.

Après la visite d’une mission interministérielle d’expertise relative aux enjeux écologiques et économiques du projet en 2016 et après une consultation de la population par enquête publique en juin 2018, l’avenir du Frau reste incertain. Ce qui est sûr en revanche pour François Wencélius, c’est « que la disparition des vergers à graines forestiers serait perçue comme une faiblesse des pouvoirs publics devant les appétits financiers d’une multinationale. »

Tiphanie François – Équipe Le Fil Rouge

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