FRANCE : Rencontre avec Annie Sugier, le féminisme au corps

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Annie Sugier, présidente de la Ligue du Droit International des Femmes, est une militante féministe de la première heure. Elle défend une vision universaliste et laïque des droits des femmes, au-delà des particularismes culturels et du politiquement correct. Elle a accepté de répondre aux questions du Fil Rouge pour faire le point sur son engagement, ses combats et sur les nouvelles formes de féminisme.

Le Fil Rouge: Quel a été votre parcours et pourquoi vous être engagée pour les droits des femmes ?

Annie Sugier: Mon parcours est un peu particulier : enfance en Argentine puis au Brésil ; retour en France où j’obtiens ma licence de physique et de chimie pour me spécialiser en sécurité nucléaire au sein du Commissariat à l’Energie Atomique. J’ai été la première femme nommée « directeur », titre que j’ai vite féminisé. Lorsque j’ai commencé ma carrière aucune femme n’apparaissait dans l’organigramme alors que des pionnières (Marie Curie et Irène Joliot Curie) avaient ce domaine d’activité. Ce n’est pourtant pas ce constat qui m’a conduit à être féministe, je l’étais depuis toujours. J’étais choquée par la façon dont on présentait le rôle des femmes dans les livres. J’ai tout de suite eu conscience de la différence de statut social entre les femmes et les hommes.

Dans les années 1970 vous fondez avec Simone de Beauvoir la Ligue du Droit International des Femmes. Qu’est-ce qui vous encourage, toutes les deux, à créer la LIDF à l’époque et dans quels buts ?

L’année 1979 marque un tournant majeur : la Révolution Islamique en Iran signe l’irruption de l’islam politique sur la scène internationale. Les premières mesures des ayatollahs représentent une brutale régression pour le droit des femmes. Dès le 8 mars des dizaines de milliers d’Iraniennes descendent dans les rues de Téhéran aux cris de « Nous n’avons pas fait la révolution pour ça ! ».

Deuxième constat : mes amis gauchistes applaudissent à l’arrivée d’un pouvoir censé développer « un modèle de société alternatif au modèle occidental » ! Une façon de dire que la cause des femmes est secondaire. A cette même époque en France les médias se font l’écho de faits de violence extrême liés à des coutumes d’un autre âge (excision, crimes d’honneur, enlèvements pour mariage forcé…). Tout se passe comme si le droit des femmes pouvait légitimement varier au gré des cultures et des religions. D’où l’idée de créer la Ligue du Droit International des Femmes afin de promouvoir la notion d’universalisme à partir de situations concrètes.

Tout comme Simone de Beauvoir ou Simone Weil, vous militez activement, y compris sur les scènes politiques, pour les droits des femmes. Mais être féministe au quotidien et dans la sphère privée comment cela se traduit ?

Comme toute passion, la mienne est envahissante. S’agissant de ma vie privée, j’ai fait le choix totalement assumé de ne pas avoir d’enfants. En outre j’ai toujours considéré que la cohabitation tue l’amour, et ce sera le cas tant que les femmes et les hommes continueront à avoir une éducation différente pour tout ce qui concerne le travail ménager. Je suis persuadée que la conception même de nos habitations est à revoir, il faudrait donner plus de place à ce que Virginia Woolf appelle « la chambre à soi ». Un peu d’imagination et d’utopie de la part des architectes du futur seraient les bienvenues. En attendant, si on peut se le permettre économiquement, ce qui était mon cas, il vaut mieux construire autrement sa relation avec la personne que l’on aime et choisir les moments de la rencontre. C’est ma façon d’être heureuse et sereine.

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Annie Sugier (tout à gauche) avec Simone de Beauvoir, à droite, en 1983 © Photos Rebelles Jean-Loup Sieff

Cet été la Jordanie et le Liban ont modifié leur législation pour empêcher un violeur d’échapper à la prison en épousant sa victime. Au Chili, l’avortement a été partiellement dépénalisé. En 2015, l’Espagne en revanche, restreignait le droit à l’avortement. Concrètement quel état des lieux dressez-vous des droits des femmes dans le monde ; avance- t-on ?

Le danger principal menaçant les droits des femmes est la montée des fondamentalismes religieux, notamment islamiste. L’Eglise catholique et les intégrismes chrétiens ne sont pas en reste quand il s’agit de s’opposer à l’IVG ! Les grandes religions monothéistes ont un problème avec le corps et la sexualité des femmes. D’où l’importance de la laïcité qui est une condition à l’émancipation des femmes : rien n’est pire pour nous que les lois d’inspiration religieuse.

On a appris récemment que les JO de 2024 se tiendront à Paris. Pour vous qui dénoncez un apartheid sexuel dans le monde du sport, quels seraient les préalables indispensables à la tenue de cette édition en matière de droits des femmes ?

Ce que nous dénonçons c’est l’apartheid sexuel imposé aux femmes par deux pays principalement, l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui exigent le port d’uniformes couvrant le corps de la tête aux pieds, qui interdisent les sports « non coraniques » et la mixité. Nous voulons que le Comité Organisateur des JO Paris 2024 envoie une lettre ouverte au président du CIO lui demandant de sanctionner ces deux pays. Rappelons que l’Afrique du Sud avait été exclue pendant 30 ans des JO (1972-1992) pour cause d’apartheid racial. Pourquoi le mouvement sportif français n’en ferait-il pas de même au regard de l’apartheid sexuel ? La question de fond est de savoir si les valeurs et principes universels portés par la Charte Olympique s’appliquent à toutes les femmes ou si ici les femmes des pays sous loi musulmane en sont exclues ?

On parle de plus en plus de féminisme intersectionnel. Par exemple, être une femme noire c’est subir sexisme et racisme. Mais l’on pointe aussi beaucoup les différences de classe. Comment le féminisme s’empare-t-il de ces questions de convergence des luttes selon vous ?

Ce débat existait déjà dans les années 70. Les premiers textes des militantes parus dans le numéro spécial de la revue Partisans sont révélateurs de la volonté des féministes radicales, dont je suis, de dépasser ces clivages. Témoins ces extraits : « Les femmes, qu’elles soient femmes de bourgeois, femmes d’ouvriers ou femmes de noirs, subissent une oppression commune et spécifique, l’oppression des femmes ». Je suis toujours de cet avis. Ce qui nous rapproche est plus important que ce qui nous sépare. Il s’agit de savoir si notre cause est principale ou secondaire. Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui des fractures sérieuses existent sur certains sujets : le port du voile islamique, la prostitution et la GPA. Derrière ces débats je ressens un dévoiement de la notion de liberté. Liberté de porter un signe qui stigmatise le corps des femmes ; liberté de vendre son corps ; liberté de vendre sa fonction de reproduction. On est dans l’asservissement volontaire.

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Le féminisme prend des formes très différentes. De la BD d’Emma qui dénonce la charge mentale que subissent les femmes aux Femen qui usent de leur corps dans leur combat contre le sexisme par exemple. Comment accueillez-vous ces féminismes ?

Avec admiration et enthousiasme. Pour progresser il faut être créatives, sinon la société en général, les politiques, les médias ont l’impression qu’on rabâche une vieille rengaine, alors que le combat est loin d’être gagné. Les Femen sont les dignes héritières des suffragettes anglaises, elles payent vraiment de leur personne et visent à juste titre les ennemis principaux des femmes : les fondamentalismes religieux et les extrémisme politiques. Leur manifeste – « notre féminisme : une haine assumée » – est un modèle de radicalité. Ces militantes ne sont pas dans le compassionnel ni dans la victimisation, mais dans l’action avec un remarquable courage physique et une grande intelligence à l’égard du système médiatique.

En 2017, aucune femme n’a été récompensée par un Nobel. Depuis la création de ce prix en 1901 seules 17 femmes ont été distinguées en sciences. Vous qui êtes physicienne, qu’est-ce que cela vous inspire ?

L’histoire des sciences tout comme celle des arts et des lettres témoigne de l’occultation quasi-systématique de l’œuvre des femmes. Un exemple, celui de Rosalind Elsie Franklin, une biologiste moléculaire britannique qui a participé de manière déterminante à la découverte de la structure de l’ADN. Découverte, pour laquelle Crick et Wilkins obtinrent le prix Nobel en 1962 sans qu’aucun hommage ne soit rendu au travail de Rosalind Franklin. D’où notre combat pour la présence d’un plus grand nombre de femmes au Panthéon, mais aussi sur les plaques des rues de Paris car pour inciter les petites filles à s’engager dans la recherche scientifique ou la création artistique il faut mettre en avant des modèles féminins. L’occultation de l’histoire des femmes est un crime contre la mémoire collective de l’humanité.

Le Fil Rouge est un média qui cherche à ouvrir les yeux et à aller à l’encontre des idées reçues. Quels sont les clichés qui pèsent sur les féministes ? Quelles sont les idées reçues que vous entendez le plus quand les gens parlent de féminisme ?

L’image des féministes dans l’opinion publique s’améliore : selon un sondage réalisé pour une marque de vêtements, les féministes seraient une source d’inspiration pour les femmes. Pourtant non-dits et clichés sont toujours présents. Ce qui m’agace c’est quand j’entends dire « Mais qu’est-ce qu’elles veulent encore ? » comme si les inégalités et les violences avaient disparu… Je suis particulièrement indignée lorsque j’entends qualifier de « violentes » ou « excessives » les actions des Femen, c’est oublier le sens du mot violence. Nous sommes toujours renvoyées à notre rôle de petites filles gentilles. Exemple l’affaire Weinstein. Passé le moment de sidération et d’intérêt des médias et du public vis-à-vis des méfaits du monsieur en question, la contre-offensive commence à se faire entendre : il ne faudrait pas donner les noms mais plutôt se limiter à décrire les faits. Conclusion : soyons souriantes, modérées et surtout discrètes, donc inoffensives… J’espère que ce temps-là est révolu.

*Nous menons ce combat avec la CLEF (Coordination Française pour le Lobby Européen des Femmes) et avec le Mouvement « Laissez les femmes iraniennes entrer dans leurs stades ».
** Nous faisons le récit de notre combat sur ce sujet dans « Comment l’islamisme a perverti l’Olympisme », Éditions Chryséis, via Amazon.

Tiphanie François – Equipe Le Fil Rouge

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