GABON – LÉBAMBA : Les ambassadeurs de la destruction

GABON – LÉBAMBA : Les ambassadeurs de la destruction
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En novembre 2017, Cyrille s’est rendu au-delà de Lébamba, au sud du Gabon, à quelques kilomètres de la République du Congo. Sur fond de projet de barrage, il a participé à une mission scientifique qui visait à recenser reptiles, amphibiens et minuscules poissons. Après être parti à la recherche des killifish puis des grenouilles, il dresse, dans cet épilogue, un constat amer : l’extinction inéluctable de la biodiversité.

La « bonne viande de brousse »

Inie de Geoffroy, Aepyornis, Coua de Delalande, Grand Pingouin, loup thylacinthe… une sorte de lamentin géant, un oiseau éléphant sans ailes avec un œuf pouvant contenir jusqu’à cent coques de poules, un manchot de deux mètres, un coucou endémique de Madagascar et une sorte de canidé zébré, dernier survivant d’une lignée de marsupiaux carnivores.

Particularité : ces animaux ont disparu de notre fait entre l’époque moderne et le premier quart du 20e siècle. Je les ai appelés « les ambassadeurs de la destruction ». En réalité, ils seraient plutôt les précurseurs de l’anthropocène, l’ère où l’Homme règne contre tout au risque de l’élimination de ce qui l’entoure… et par-là même de sa propre espèce !

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Calao mort (Ceratogymna atrata)

Lébamba, Gabon… sur la route encore. Matrix le chauffeur fang de la mission ne fait même plus semblant d’être sympathique. Bientôt nous le remplacerons. Tous les 100 kilomètres il s’arrête pour acheter ce qu’il qualifie de « bonne viande de brousse ». Calao, porc-épic, chevrotain, tortue terrestre, crocodile nain, boa… l’appétit insatiable de notre gargantuesque ami ne semble pas connaître de limite… à peine si je parviendrai à le culpabiliser a minima sur l’achat d’un pangolin géant, espèce strictement protégée. Il y renoncera en prétextant qu’il préfère manger un cuisseau de singe Mandrill (pas davantage autorisé).

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Sabine préparant le dîner du soir

« Un spot de biodiversité », mais pour combien de temps ?

Le Gabon est encore un « spot » de biodiversité. Mais rien ici n’est éternel. L’agriculture et l’élevage peinent à se développer et l’esprit des chasseurs cueilleurs d’antan (prélever juste le strict nécessaire) s’est acculturé sous la pression des villes. Tant que la population reste à cet étiage (moins de 1,5 million d’habitants) quelques bestioles peuvent encore survivre. Mais que se passera-t-il au prochain boom démographique ?

Dibwangui encore… une soirée de transit avant de remonter plus à l’est. Le petit bonhomme qui vient nous vendre son savoir-faire et ses boniments est un Pygmée. Il a l’audace de croire que sa culture peut perdurer à l’heure de la globalisation bancaire et du mercantilisme le plus dégueulasse. Ici comme à Carthage, à Dibwangui, faubourgs de Ngounié, nous dépendons de l’approvisionnement… et pendant la saison des pluies, il n’y a rien à becqueter sur les étals à part du thon en boîte et des sardines.

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Chasseur pygmée

Notre Pygmée pose sur le sol une dépouille de porc-épic. C’est un excellent traqueur de gibier. Il nous demande « Vous avez mangé ce soir ? ». Négatif. Il dit alors « Achetez et engloutissez ! » Nous nous exécutons. La mort dans l’âme. Ce soir, avec un fond de banane plantain pour agrémenter le tout, nous mangeons de la viande de brousse. De la viande libre ! Fort heureusement, les jours suivants, nous serons approvisionnés en poissons, notamment, un délicieux poisson chat africain (Heterobranchus bidorsalis).

L’Homme, ce prédateur

L’Homme est un prédateur inconséquent. Il sait si peu de la reproduction des espèces, de leur éthologie, de leur alimentation… En sus des pièges et des armes à feu, il détruit les écosystèmes à grand renfort de pesticides, herbicides ou de déforestation sauvage. L’humanité anéantit la nature sans même s’en rendre compte.

Le jour suivant, flanqués d’un nouveau chauffeur, l’adorable Wenceslas Doukaga Moussavou, nous parvenons dans la bourgade de Mbigu, la limite septentrionale de notre étude. A Mbigu, outre de nouvelles espèces de batraciens, nous collectons un Polemon fulvicolis, minuscule serpent quasi souterrain qui n’avait jamais été photographié à ce jour.

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Polémon fulvicollis mordu par lui-même

Aucune route goudronnée ne mène jusqu’à la ville et celle-ci ne dispose même pas d’un supermarché digne de ce nom. Peu de lieux où manger. Nous parvenons pourtant chez Maman Tambouille, truculente tenancière d’une sorte de resto-route local. Dans son boui boui, figure au mur la liste gouvernementale des espèces intégralement protégées au Gabon : lamentin, galago d’Allen, aigle martial, pangolin géant, chevrotain aquatique… A côté, le menu de notre Maman Tambouille est inscrit sur un tableau noir à la craie : deux ou trois des espèces intégralement protégées y figurent au milieu d’un café-pain-beurre et d’un poulet manioc. Quand je lui demande si elle est consciente que ces espèces sont interdites à la vente, elle fronce les sourcils puis, tout en haussant les épaules, elle marmonne : « de toute façon, ces bons à rien du gouvernement ne font rien pour l’environnement ! »

« Bref, j’ai libéré un pangolin »

Je n’ai éprouvé qu’une seule satisfaction intime de ce séjour. Je ne parle pas du quotidien, du boulot passionnant et de l’émerveillement que la nature m’a procuré. J’évoque ici l’idée (forcément fausse) d’avoir le sentiment qu’on puisse faire reculer l’inéluctable. Bref ! Ce que j’ai fait…

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La libération du pangolin

J’ai libéré un pangolin. Oui j’ai acheté à des gamins du cru un jeune pangolin (promis à une casserole quelconque) afin de le rendre à la forêt. Il a eu de la chance ce pangolin. D’une part il était intact (la plupart du temps les traqueurs leur coupent la langue pour les garder en vie plus longtemps mais l’ablation de la langue les condamne aussitôt à une mort certaine)… et puis, ce pangolin est tombé sur moi. Je suis un insupportable romantique. Je crois pouvoir infléchir le monde par de belles actions. Alors, je lui ai rendu sa liberté. Va-t’en pangolin ! Va bouffer des termites et des fourmis ! Va donc fourrer ta langue dans celle d’une jolie pangoline de tes gourgandines aminches ! Va !

Bien sûr, au milieu de l’absolu, de la crasse mondiale, cette libération ne sert à rien. Elle donne l’illusion que… Mais le monde ne change pas. Il s’éteint lentement.

Cyrille Le Déaut – Équipe Le Fil Rouge

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