MADAGASCAR : Tao Ravao, une éthique de l’afro-blues-transe-malgache

madasgascar Tao Ravao, une éthique de l’afro-blues-transe-malgache
  • 128
    Shares

Tao Ravao, né d’un père français et d’une mère malgache, est un musicien poly-instrumentiste, auteur et compositeur d’une musique métissée et engagée, façonnée par son parcours de Madagascar à la France, en passant par les États-Unis. Il est aussi mon père, dont Le Fil Rouge m’a proposé de faire le portrait.

Souvent, ceux qui découvrent la musique de Tao Ravao peinent à la définir. Si les disquaires la classent parmi la world, lui la qualifie « d’afro-blues-transe-malgache », signe qu’elle transcende les frontières géographiques comme les genres, pour former un ensemble uniforme et unique : j’aime à croire que la musique de mon père se reconnaît aux premières notes. En réalité, il me semble que sa singularité tient particulièrement à la multiplicité d’instruments à cordes qui accompagne Tao Ravao lorsqu’il monte sur scène : harpes malgache (valiha), éthiopienne (krar), kenyane (litungu) ; guitares malgache (kabosy), hawaïenne (lap steel) ou portugaise (cavaquinho). Mon père fait chanter le monde entre ses doigts, et explique aux curieux : « je suis un amoureux des instruments à cordes, j’en possède une vingtaine, d’origines diverses : je les adopte d’abord puis je les adapte à ma musique. Le métissage des genres musicaux, leur fusion a toujours eu lieu ; en ce qui me concerne cela s’est fait naturellement au fil des années, avec la maturité ».

madasgascar Tao Ravao, une éthique de l’afro-blues-transe-malgache
Tao Ravao jouant de la valiha

Alors que j’essaie de comprendre ce qui a conduit Tao Ravao à explorer tant de cultures musicales différentes, la question de ses origines s’impose naturellement. Si c’est l’amour du blues qui l’a amené tout jeune à la Nouvelle Orléans, sur les traces des grands Louisana Red ou Homesick James ; ses racines se sont finalement rappelées à lui : « mon retour à la musique malgache et africaine s’est avéré nécessaire, utile et primordial pour le bluesman que je suis. La source des musiques que j’aime se trouve là-bas ! C’est une demarche personnelle mêlée à une quête d’identité ».

Enfant métisse, musique métisse

Nés au milieu des années 50 à Toamasina, Madagascar, d’un père français et d’une mère betsileo, l’ethnie malgache dite des ‘Invincibles’, Tao Ravao, son frère André et sa sœur Claudine sont le fruit de l’amour ; détail d’importance à une époque où celle que l’on appelle l’Île Rouge est encore une colonie française qui vient de réprimer avec une extrême violence l’insurrection de 1947, et continue alors d’interdire de parler malgache à l’école. Mon grand-père, Jean, fait partie des exceptions. Il aime ma grand-mère (« la plus belle femme que j’ai vue de ma vie : dès que je l’ai rencontrée, j’ai su que j’étais amoureux » se plaisait à raconter cet homme pourtant si pudique). Elle, tombe sous le charme (« il était pas mal non plus » répondait-elle dans un éclat de rire) tandis que sa famille accueille comme un des leurs celui qui deviendra son époux et mettra un point d’honneur à parler malgache couramment.

madasgascar Tao Ravao, une éthique de l’afro-blues-transe-malgache
Tao Ravao et sa mère sur une plage de Madagascar

C’est cette évidence de la rencontre et du métissage qui se retrouve dans la musique de Tao Ravao : « comme le disait Césaire, il est bon que les cultures se côtoient, l’échange est ici oxygène ». Avec cette certitude en tête, le musicien puise ainsi dans « la culture malgache [qui] est très riche, par les différents courants migratoires qui l’ont traversée au cours des siècles : indonésiens, indiens, arabes, bantous, européens. Tout ce mélange a donné une couleur propre, originale à la culture malgache. Tous les rythmes du monde sont présents dans l’Île Rouge ». Et voilà comment au fil des albums de Tao Ravao, son public vogue entre blues du Mississipi, musiques traditionnelles malgaches, pour dériver avec délectation jusqu’aux forro brésilien et rythmes créoles.

Une musique porteuse de sens

Mais si le métissage a guidé la musique de Tao Ravao, il en a aussi nourri l’éthique. Ainsi, son art s’élève contre le racisme quand il rend hommage aux auteurs de la Négritude dans l’album Au bout du petit matin, réalisé avec l’harmoniciste Thomas Laurent (Buda Musique, 2016) ; quand le musicien anime des ateliers racontant aux enfants la route de l’esclavage et les rythmes nouveaux qu’elle a engendrés ; ou encore quand il met sa musique au service du devoir de mémoire.

Ainsi, Tao Ravao a co-écrit Rano, Rano avec l’auteur et metteur en scène Jean-Luc Raharimanana et le photographe Pierrot Men. Ce poignant spectacle rend hommage aux insurgés malgaches de 1947 pour « faire entendre la voix de ces gens qui se sont levés, battus pour un monde plus juste, libre, digne… Voilà des valeurs que je partage avec Jean-Luc et qui sont très présentes, aussi bien dans son travail d’écriture que dans mes chansons ».

Si Tao Ravao accorde tant d’importance à l’engagement dans ses projets, c’est parce que « l’éthique est ce qui donne de la beauté à l’homme : elle lui amène une dimension autre qu’esthétique ; je dirais qu’elle le rend encore plus impliqué dans sa vie. L’éthique en définit le sens. »

La musique comme moyen du bonheur et d’une plus grande fraternité

En composant pour et par l’éthique selon laquelle il vit, Tao Ravao prolonge et réinvente ce que ses parents, en s’unissant, avaient entrepris : réunir, rallier, mélanger, autour « du combat pour le bonheur » qu’est la musique. Car cette dernière est avant tout pour lui « une quête du bonheur dans et pour une plus large fraternité ». « C’est la beauté même du métissage », conclut-il.

Sarah Patier – Équipe Le Fil Rouge

Photos :  Yanis Baybaud – Twelve Photography

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *