MOYEN-ORIENT : Olivier Chantôme photographie l’usure du temps

olivier chantôme
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Olivier Chantôme est photographe. À 33 ans il a déjà parcouru sac au dos une bonne partie du Moyen-Orient. En Iran, en Égypte, au Liban ou en Turquie, il shoote, au fil de ses déambulations, ce qui raccroche le passé au présent : les ruines, les voitures d’un autre temps. Mais derrière l’usure du temps c’est la vie qui s’affiche en filigrane.

Le Fil Rouge : Quel photographe êtes-vous ?

Olivier Chantôme : En utilisant la métaphore guerrière, je me considèrerais plutôt comme une sorte de « combattant photographe », l’arme étant mon appareil, la photo une sorte de trophée, une récompense pour cet acte qui nécessite précision et patience. D’ailleurs, le mot « shooter » va dans ce sens.

J’essaye de sacraliser en fait ma « sortie photo » tout en me mettant dans les pas du flâneur, je me laisse porter par le hasard objectif. La manière pour moi de me concentrer, c’est d’écouter de la musique tout en photographiant. Mais pas n’importe quelle musique, toujours une playlist de morceaux dûment sélectionnés qui va m’accompagner dans ma démarche photographique.

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Pièce abandonnée à Mar Mikhael – Liban, Beyrouth 2017

Comme je le disais précédemment, pour moi prendre une photo reste un acte qui nécessite patience et concentration. C’est pour cela que j’essaye d’en faire le moins possible, pour tenter de « toucher au but » sans avoir à passer par beaucoup de cartouches, pour reprendre la métaphore guerrière.

Qu’est-ce que vous photographiez et quelle est votre intention ? Il y a les ruines mais il y a aussi la vie, non ?

Oui effectivement il y a les ruines… et la vie ! En réalité, ce que j’essaye de montrer dans mon travail, c’est le fait d’apprécier l’usure du temps provoqué par la marche du monde. Comment des lieux, qui ont pu successivement être occupés, vidés, détruits, peuvent être appréhendés au moment où je les photographie.

Mon intention est souvent de saisir le vide, qui est pour moi la plus grande force de destruction. Après, c’est aussi une forme de justification dans le sens où je ne suis pas spécifiquement attiré par le portrait. Finalement, je reste assez sensible à la géométrie, la force des lignes que l’on retrouve tant dans la nature que dans la ville. Cette force, ce respect de la ligne est là autant pour me rassurer que pour cristalliser ma composition.

Beaucoup de vos photos sont en noirs et blancs : pourquoi ce choix ? 

Je reste assez « classique », nourri par les travaux des « maîtres » comme Capa, Taro ou Cartier Bresson. Ensuite, étant assez porté sur les rapports de force, il n’y aura jamais rien de plus efficace que cette éternelle lutte entre l’ombre et la lumière.

Olivier Chantôme
Arcades, Souk de Tripoli – Liban, 2017

Vous photographier principalement le Moyen-Orient. Quels pays avez-vous traversés et pourquoi ce choix de l’Orient ? 

J’ai eu la chance de parcourir des pays du Maghreb au Machrek. Que ce soit le Maroc, l’Égypte, Israël et la Palestine, le Liban mais également l’Iran ou la péninsule arabique, le Moyen-Orient reste une mosaïque très riche et complexe qui ne peut se résumer à cette appellation d’Orient, qu’il soit proche, moyen ou extrême. L’Orient peut aussi bien se trouver à Paris, qu’au Caire !

Le choix de l’Orient s’est en quelque sorte imposé à moi, parce qu’il est intimement lié à mon parcours personnel et universitaire. En effet, j’ai eu l’opportunité de vivre quelques mois au Caire (Égypte) durant mon master de sociologie. C’est précisément cette expérience qui m’a permis de rentrer de « plein fouet » dans l’Orient. Là-bas, mes prénotions sur l’Orient ont été rapidement balayées et c’était justement ce que j’étais venu chercher. Enfin, vivre dans une société largement étrangère à la mienne, m’a ouvert les yeux. Les réalités observées ne devaient pas s’oublier. Et en ce sens, il n’y avait rien de mieux qu’un appareil photo pour m’aider à capturer ces réalités afin de les faire perdurer dans mon esprit.

Quel est le pays qui vous est apparu le plus photogénique ? 

C’est une question très difficile. Alors je choisi la carte de la subjectivité et je vais dire l’Iran. En effet, il y a une telle richesse dans ce vaste pays qu’une vie ne serait pas suffisante pour y saisir toutes ses composantes. Cependant, a contrario, je trouve que tous les lieux sont potentiellement photogéniques, il suffit juste de bien regarder, d’éduquer son œil.

Olivier Chantôme
Vieux palace III – Yazd, Iran 2016

Comment photographier des gens dans l’espace public au Moyen-Orient, alors que le rapport au corps à l’image peut être plus intime ? 

Très bonne question. En réalité, c’est une question que je ne me pose pas car lorsque je prends en photo des individus, qu’ils soient homme ou femme, enfant ou personne âgée, je me mets toujours à distance, par respect. Je préfère photographier de dos ou de côté. Rarement en face, car je ne me sens pas assez armé pour faire des portraits. Je ne suis pas en « safari » et je n’aime pas la mise en scène donc je me « cache » pour effectuer ce genre de tirage qui reste mineur dans mon travail et mon approche.

Racontez-nous une anecdote sur une de vos photos ? 

Lors de mon dernier séjour au Liban, j’ai tenté de refaire la même photo que René Burri de la célèbre sculpture des Martyrs à Beyrouth. C’était une sorte d’hommage. 25 ans après la photo alors que la ville est maintenant totalement reconstruite au centre, pour ne pas dire défigurée. Et finalement, en regardant le résultat, j’étais loin de celui obtenu par Burri. Chaque photographe est unique avec une sensibilité qui lui est propre. Du coup, j’ai appris une chose : j’arrête les hommages ! (rires).

Olivier Chantôme
Mannequins – Isfahan, Iran 2016

Quels sont les grands noms de la photographie moyen-orientale ? Et quelles sont vos sources d’inspiration ? 

Je reste sous le charme des travaux d’Ara Güler à Istanbul ou encore ceux d’Abbas de l’agence Magnum qui a autant travaillé chez lui en Iran que sur des théâtres de conflits comme le Viêt-Nam.
Après en ce qui concerne mes propres références, je suis assez proche de l’analyse de Cartier-Bresson sur « l’instant décisif » mais également sensible aux travaux de Gabriele Basilico, de Josef Koudelka ou encore de René Burri. D’ailleurs ces trois derniers grands noms ont travaillé ensemble avec Depardon au Liban sur « Beyrouth Centre-Ville » en 1992. Ce n’est pas un hasard !

Quels sont vos projets ou vos prochains sujets photos ? 

Je suis sur plusieurs « fronts » en même temps. J’expose actuellement à Dresde (Allemagne) à la Medienkulturhaus jusqu’au 9 mars. J’enchaîne ensuite du 5 mai au 29 juin avec une autre exposition en France, à Châteauroux, ma ville natale, à l’Atelier de la Poissonnerie, une nouvelle galerie tenue par deux jeunes très dynamiques. Je suis à la fois excité et un peu nerveux d’exposer « à la maison » après avoir eu l’opportunité d’exposer deux fois en Allemagne.

Je travaille aussi en collaboration avec l’artiste Amine Metani du Collectif Arabstazy et du label franco-tunisien Shouka Records sur une compilation de musique consacrée aux nouvelles sonorités au Moyen Orient. J’officie en tant que photographe de la compilation et plusieurs photos de mon dernier séjour au Liban seront sur la couverture. C’est une magnifique opportunité pour moi de montrer mon travail et d’allier ma passion de la musique.

Olivier Chantôme
Abstraction avec le pigeon – Souk Tripoli, Liban 2017

Enfin, dans un futur proche, j’aimerais retourner sur mes « théâtres d’opérations ». Ainsi, j’aimerais bien me rendre en Macédoine, en Albanie, les « premières portes de l’Orient » si l’on peut dire ou à Oman… À suivre donc !

Propos recueillis par Tiphanie François – Équipe Le Fil Rouge

La compilation intitulée « Under Frustration » sortira numériquement et en double LP dans le cours du second trimestre de cette année. 

Un commentaire


  1. interview qui révèle un artiste photographe, objectif ouvert sur cet orient plein d’ombre et de lumière et nous interroge . BravoReport

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