VENEZUELA : Griselda, être Vénézuélienne en temps de crise

VENEZUELA : Griselda, être Vénézuélienne en temps de crise
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Griselda a 32 ans. Née en Argentine, elle est arrivée au Venezuela à 5 ans avec ses parents qui fuient alors la crise économique dans leur pays. 27 ans plus tard, alors que la situation économique et sociale s’est fortement détériorée au Venezuela, elle envisage à son tour de quitter son pays d’adoption. L’insécurité, la pénurie des produits de base et l’inflation ont rendu le quotidien trop difficile.

Un quotidien entre travail et vie de famille

À 32 ans, je vis à Merida au cœur des Andes vénézuéliennes. Bien qu’on soit à 1 600 mètres d’altitude le climat est agréable et les températures ne varient pas beaucoup : en moyenne elles tournent autour de 20 degrés. C’est là que j’ai étudié, dans l’une des meilleures universités du pays. Je suis architecte de formation et je travaille maintenant dans le secteur du bâtiment et de la construction. C’est clairement un milieu très masculin, mais je m’y sens bien. C’est vrai que parfois, je rencontre des comportements machos dans mon travail : des clients qui préféreraient avoir affaire à un homme. Mais j’ai l’impression que c’est de moins en moins fréquent.

En tout cas, clairement ce n’est pas représentatif du Venezuela où les femmes occupent une place centrale. Ce sont elles, bien souvent, qui subviennent aux besoins de leur famille. Je dirais que c’est plus dans les classes supérieures que l’on retrouve un modèle où les femmes restent à la maison pour s’occuper de leurs enfants et où c’est à l’homme de faire bouillir la marmite. De ce point de vue, je suis un peu une exception. J’appartiens à la classe moyenne supérieure mais je ne me vois pas ne pas travailler. J’ai toujours vu ma mère travailler c’est sans doute d’elle que je tiens cette volonté et surtout parce que ça me permet d’être indépendante.

Avec un fils de six ans, ce n’est pas toujours facile de concilier vie professionnelle et vie familiale c’est vrai. J’emmène mon fil à l’école à 7 heures. Ensuite je pars travailler : je supervise un chantier ou j’achète les matériaux nécessaires aux travaux. En général cela me prend toute la matinée. Ensuite je vais chercher mon fils ; nous déjeunons ensemble puis je l’emmène à son cours de football ou de natation. J’ai la chance de pouvoir payer quelqu’un pour m’aider et accompagner mon fils quand je dois travailler. C’est aussi l’occasion parfois de prendre du temps pour moi : je peux alors faire du sport. C’est un luxe !

« 6 boîtes de thon par personnes, merci »

Argentine, Venezuela, Espagne

Depuis 2006 j’ai la nationalité vénézuélienne. Pourtant je suis née en Argentine et j’ai vécu mes premières années là-bas. Ce n’est que vers l’âge de 5 ans que mes parents ont décidé de quitter leur pays. À l’époque, le président argentin Menem mène une politique d’austérité ultra-libérale. Il introduit même une nouvelle monnaie, le peso, indexée sur le dollar américain. Mais ses mesures ont conduit à une crise économique et sociale sans précédent à partir de 1998 : l’Argentine s’est retrouvée en faillite. Mes parents n’avaient plus de travail. Ils ont alors vendu tout ce qu’ils avaient pour venir s’installer au Venezuela.

Ça fait donc 27 ans que je vis ici. Mais j’ai acquis la nationalité vénézuélienne il y a seulement 11 ans. Avant cela, comme nous étions étrangers, nous devions quitter le pays chaque année pour renouveler notre visa. Nous allions en Colombie puis nous revenions. Avant, il était très difficile de devenir Vénézuélien·ne. Mais en 2006, sous Chavez, il y a eu une vague de naturalisations. Il briguait un nouveau mandat et espérait gagner des voix avec cette mesure.

Depuis quelques années, avec l’arrivée de Maduro au pouvoir, la situation économique du pays s’est considérablement dégradée. À tel point, que de nombreux Vénézuéliens quittent le pays. Sur dix de mes bons amis, six ont franchi le cap et sont partis. Moi aussi j’envisage un départ, comme mes parents à l’époque. En mars prochain, j’envisage d’aller en Espagne avec mon fils et mon conjoint. Ma sœur est déjà installée là-bas. Mes parents ont 62 ans : ils préfèrent rester. Ils ont tout reconstruit ici et ne se voient pas tout plaquer de nouveau, même si c’est la crise. Je ne pensais devoir de nouveau quitter mon pays et redevenir une « migrante ». Je n’imaginais surtout pas ça pour mon fils, mais aujourd’hui cela semble inévitable.

Manger en temps de crise

Cette crise on la subit depuis 2013. Il y a quelques mois il y a eu pas mal de contestations : on a cru que ça allait s’arranger. Mais malheureusement, les choses n’ont pas l’air de changer. La crise s’est installée durablement. Beaucoup de gens ont perdu leur emploi. Dans mon entreprise par exemple nous étions quatre. Je suis seule maintenant. Au moins je peux choisir mes horaires ! D’autant que je suis beaucoup moins occupée qu’avant ; mais je perds beaucoup de temps à chercher des matériaux de chantier. Je vais d’un magasin à un autre mais les stocks sont souvent épuisés.

Malheureusement, cette pénurie concerne aussi les produits de base, y compris les produits alimentaires. Les rayons des supermarchés sont vides. Pour Noël je ne sais pas comment nous allons nous débrouiller. On a l’habitude de manger du pabellon criollo, un plat typique à base de bœuf, de riz et de haricots rouges. Mais actuellement c’est très difficile de trouver ces produits. La farine de maïs est devenue un aliment de base en cette période de crise. Beaucoup de gens se sont mis à cultiver des légumes dans leur jardin aussi. Ça permet de compléter les produits qui sont fournis par le gouvernement. Tous les mois, les familles attendent leur carnet de rationnement pour aller récupérer un kilo de riz, un kilo de de pâtes et un kilo de sucre. C’est tout !

Il y a tout un commerce informel qui s’est développé en réponse à cette pénurie et à l’hyper inflation. Notre pouvoir d’achat a baissé et de toute façon on ne trouve plus grand-chose. Dès que l’on a une rentrée d’argent on essaie d’acheter à manger : un sac de riz ou de farine de 20 kilos car son prix peut s’envoler en quelques jours. Mais ça alimente aussi parfois l’économie souterraine : certaines personnes partagent au sein de leur famille ces denrées ou achètent en groupe pour faire baisser le prix et avoir en plus grande quantité, mais d’autres les revendent au marché noir.

Quand crise rime avec insécurité

Quand il devient difficile de trouver à manger, les gens perdent la tête. Depuis 5 ans, on souffre d’insécurité et de corruption. Certains ont commencé à voler pour manger ; d’autres s’introduisent même dans les maisons pour dérober des vêtements ou des jouets pour enfants. Et quand je parle d’insécurité je sais de quoi je parle. Il y a deux ans, alors que j’allais chercher mon fils à l’école en voiture, je me suis fait braquée par un motard qui m’a pris mon téléphone et les clés de ma voiture. Il y a quelques jours, c’est l’ami de mon conjoint qui a été assassiné parce qu’il avait résisté à deux motards qui voulaient lui voler son portable. Vivre avec moins ça s’apprend ; mais vivre dans l’insécurité c’est très difficile. C’est surtout à cause ça que je veux quitter le Venezuela.

La crise a tout bouleversé : les liens sociaux se distendent, chacun se referme sur sa famille. Aujourd’hui on a peur de sortir. On ne profite plus des terrasses pour boire un café entre amis, on ne se promène plus dans les parcs. On est méfiant. Et puis je me sens coupable parce que je suis encore assez privilégiée, alors que pour d’autres c’est vraiment très difficile. Je me cache pour faire mes courses et je n’achète jamais plus de trois ou quatre produits parce que sinon j’ai honte. On a peu d’espoir pour que cela change. Alors malheureusement l’espoir c’est le départ.

Propos recueillis par Lucie Van Der Meulen – Équipe Le Fil Rouge

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