ZIMBABWE – CHIREDZI : Tafadzwa, l’espoir d’un travail

Tafadzwa Zimbabwe
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Tafadzwa a 20 ans. Il vit à Chiredzi, une petite bourgade au sud-est du Zimbabwe. Son rêve ? Devenir ranger au Parc National du Gonarezhou. L’attrait du bush, des animaux sauvages et de l’aventure ? Pas tout à fait. Plutôt le besoin de subvenir aux besoins de sa femme et de son fils en trouvant un job à temps plein. Son obsession.

Un jardinier qui rêvait d’être ranger

Tafadzwa travaille trois jours par semaine comme jardinier pour une infirmière à la retraite. Il est venu au culot il y a deux ans. Il a sonné au portail et a demandé du travail. La femme a accepté. Elle emploie déjà un jardinier et deux femmes de ménage. La maison est grande et les chiens transforment vite le tout en un véritable capharnaüm. Mais tout de même, quatre employés pour une femme seule, c’est un peu la folie des grandeurs. En fait, c’est plutôt une façon de rendre service (vu son statut, presqu’une obligation) dans un pays où 90 à 95 % de la population est au chômage et où les services publics sont quasi inexistants. Quand ce n’est pas pour du travail, c’est pour manger ou pour se soigner qu’on sonne à sa porte.

Un peu plus jeune Tafadzwa avait travaillé quelques mois comme vacher à Beitbridge à la frontière avec l’Afrique du Sud. Pour compléter les 100 dollars qu’il gagne chaque mois, il trouve de temps en temps de petits boulots. Mais ça reste du précaire. Pas de quoi dégager un salaire correct dans la durée. Il y a cinq mois, le Parc National du Gonarezhou a organisé un grand recrutement à Chiredzi et aux alentours. Depuis le jeune homme rêve de devenir ranger.

Il s’est rendu à la première session. Surmotivé. La première épreuve, 10 km de course, a été fatale. Arrivé en tête à l’aller, il s’est évanoui sur le retour : trop d’effort le ventre vide. Le lendemain il s’est rendu dans un village à une quinzaine de kilomètres de Chiredzi pour participer à une autre session de recrutement. Cette fois il réussit haut la main l’épreuve de course. C’est le test de reconnaissance des animaux qui le met hors-jeu : quand on veut devenir ranger, mieux vaut savoir différencier un léopard d’un lion.

L’exaltation a fait place à la déception. D’autant plus que certains ont réussi la première étape en prenant des raccourcis : la corruption donne un goût encore plus amer à l’échec. Qu’à cela ne tienne, il sera prêt pour la prochaine session de recrutement. Dans deux ans ou trois ans. Qui sait. Depuis il s’est acheté des baskets au marché aux puces et il court plusieurs fois par semaine.

Surtout il apprend à reconnaître les animaux. La femme qui l’emploie lui a donné un livre sur les bestioles du coin. Impala, lion, guépard, kudu n’ont plus de secret pour lui. Pour les oiseaux idem !

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Une double famille à charge

En attendant de chausser les bottes de ranger il continue de chercher un job qui pourrait l’occuper tous les jours. Cette semaine, à Chilonga, on recrute des agents de sécurité. Ni une ni deux, il prend un combi pour se rendre au village : pour une vingtaine de kilomètres il faut bien compter 1h30 à 2h, arrêts multiples et pistes cabossées oblige. Son idée : passer la nuit là-bas pour être à l’heure au recrutement. Mais le froid, la faim et la peur le font sauter dans le premier bus pour Chiredzi. 1h du matin. Fin de l’histoire. Ou presque. Finalement il y retourne le lendemain. Un contact lui a trouvé quelqu’un pour l’héberger. S’il réussit la formation de quatre jours il deviendra peut-être agent de sécurité…

En fait, n’importe quel emploi à temps plein ferait l’affaire. 100 dollars par mois c’est trop juste pour faire face aux dépenses familiales. Du haut de ses 20 ans, Tafadzwa a déjà une femme et un fils de deux ans. À seize ans tout juste, le jeune homme a quitté ses parents adoptifs pour épouser Primrose, 15 ans. Vu son jeune âge ses parents n’étaient pas tout à fait d’accord. Mais les deux tourtereaux étaient bien décidés. Les parents de sa femme ont été compréhensifs et ont facilité le mariage en n’exigeant pas immédiatement le paiement de la lobola, la compensation matrimoniale dont tout homme doit s’acquitter pour épouser une femme. Il ne s’agit pas d’acheter une femme mais plutôt de compenser, pour la famille de l’épouse, la perte d’une descendance : les enfants de l’union appartiendront en effet au lignage du père. Grâce à l’argent, aux biens ou aux animaux reçus, un frère de l’épouse pourra à son tour se marier.

Pour l’instant, Tafadzwa a offert à ses beaux-parents 50 dollars de mealie meal (cette farine de maïs est la base de l’alimentation au Zimbabwe ; cuite avec de l’eau elle forme une pâte que l’on accompagne de sauce et, dans les meilleurs jours, de viande ou de poisson), d’huile, de sucre, et de quelques autres produits de première nécessité. Il est toujours redevable auprès de sa belle-famille.

Au-delà de cette charge, le jeune homme doit subvenir aux besoins quotidiens de sa femme et son fils. Son salaire de 100 dollars lui permet de payer son loyer de 30 dollars et d’acheter le strict nécessaire pour manger, mais pas de faire face aux imprévus ou aux pépins de santé. Et pourtant ceux-ci sont monnaie courante avec un enfant en bas-âge et une deuxième famille à charge. Abandonné par sa mère le jeune homme a été adopté par une famille shangan à quelques dizaines de kilomètres de Chiredzi. Récemment pourtant, sa mère biologique l’a contacté depuis l’Afrique du Sud pour qu’il aide sa grand-mère qui ne pouvait pas couvrir les frais de son hospitalisation. Dans ces cas-là il ne peut compter que sur la femme qui l’emploie. Un job à temps plein lui permettrait un peu plus d’autonomie.

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L’espoir du changement

Fin novembre, la démission inattendue de Robert Mugabe, président légendaire du Zimbabwe depuis 37 ans, a faire naître une vague d’espoir dans le pays exsangue. Tafadazwa a accueilli ce changement avec beaucoup d’espoir. L’espoir d’une transition politique évidemment. Mais surtout, l’espoir d’un redressement économique. Pour le jeune homme, pas de doute, le nouveau président va réussir à redresser le pays : les prix vont enfin baisser, les investisseurs étrangers vont revenir et l’emploi avec. Ce n’est qu’une question de mois. Il a fêté avec ses amis cette grande nouvelle.

Quelques semaines seulement après ce bouleversement politique, cette deuxième indépendance, comme certains l’on scandé ici, l’espoir s’effrite déjà. Les prix continuent de s’envoler : pour manger une sadza en ville il faut désormais compter 2 dollars contre 1,5 dollars il y a quelques semaines, les prix du lait et de l’huile ont bondi. Certains produits, comme les œufs, se font rares sur les étals. Et surtout, toujours pas de travail. Pas encore. Mais Tafadzwa continue de remuer ciel et terre pour un job.

T.F. – Équipe Le Fil Rouge

Un commentaire


  1. Belle leçon de courage !!!
    il y a des articles qui devraient être obligatoirement diffusés dans les écoles …..Report

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